Deux jeunes adultes sur trois qui boivent assez fort pour perdre régulièrement la mémoire ont déjà décidé qu'ils voulaient changer. Je trouve ça plus frappant que le résultat principal de l'étude. On a tendance à supposer qu'atteindre les personnes ayant des habitudes de consommation à risque relève en partie d'un problème de motivation - qu'une partie du travail consiste à les convaincre. Cette étude suggère que ce n'est généralement pas le cas. La plupart y sont déjà.
Ce que l'étude a réellement testé, c'est : pour quel type de personne un outil numérique fait-il une différence ? La réponse s'est révélée plus simple que prévu.
Ce qu'ils ont fait
Dans un essai randomisé, des chercheurs ont recruté 156 jeunes adultes (18-30 ans, 58% de femmes, 51% étudiants), tous ayant des antécédents de trous noirs liés à l'alcool, et les ont répartis entre un outil numérique appelé Drinking Dashboard (n=74) ou un groupe témoin sur le temps d'écran (n=82). Avant le début de l'étude, les chercheurs ont demandé à chacun s'il prévoyait de réduire sa consommation ou les problèmes liés à l'alcool dans les 30 jours suivants. L'équipe a ensuite suivi les épisodes de forte alcoolisation (définis comme 8 verres ou plus par session pour les femmes et 10 ou plus pour les hommes) et les trous noirs liés à l'alcool à 1 et 3 mois, avec des points quotidiens pendant le premier mois. La question centrale : le sexe, le fait d'être étudiant, ou le fait de s'être fixé un objectif prédisent-ils qui en bénéficie ?
Ce qu'ils ont trouvé
67% de l'ensemble des participants s'étaient fixé un objectif de changement au départ, indépendamment du groupe dans lequel ils se retrouvaient.
Chez ceux qui s'étaient fixé un objectif, les résultats se démarquent nettement :
- Les utilisateurs du Dashboard ont montré environ 40% d'épisodes de forte alcoolisation en moins que les personnes avec objectif du groupe témoin (rapport de taux d'incidence de 0,58, IC à 95% [0,35, 0,96]).
- Pas de réduction significative des trous noirs spécifiquement (RTI de 0,74, IC [0,37, 1,46]). La direction était la bonne, mais l'intervalle de confiance est large.
Chez les participants sans objectif fixé : aucun effet détectable de l'intervention.
Sexe et statut étudiant : aucun des deux n'a modéré le résultat. L'appli a eu le même effet dans tous les sous-groupes.
Ce que ça signifie
La lecture simple : la motivation est un prérequis, pas un résultat. Le Drinking Dashboard a amplifié une intention déjà présente. Il ne l'a pas créée.
Les chercheurs soulignent que le fait de se fixer un objectif pourrait n'être qu'un marqueur de motivation plutôt que l'ingrédient causal. Les personnes qui se fixaient un objectif étaient probablement déjà plus motivées au départ. C'est cet élan, et non l'acte de fixer un objectif, qui a probablement déterminé le résultat. Je pense que c'est sans doute juste. Mais ça ne rend pas le résultat moins utile. Ça le recadre simplement : les variables démographiques ne prédisent presque rien de qui répond à un outil numérique. La disposition à changer, si.
Les auteurs vont plus loin et suggèrent que la motivation pourrait compter davantage que les variables statiques dans la santé numérique en général, pas seulement pour l'alcool. Ça semble plausible. On ne peut pas lire la disposition à changer dans un profil démographique, et la plupart des applis n'essaient même pas.
Les épisodes de forte alcoolisation ont diminué, mais pas les trous noirs. Il est possible que les gens aient réduit leurs sessions les plus intenses dans l'ensemble, mais aient quand même franchi le seuil du trou noir les soirs où ils buvaient. Trois mois, c'est aussi une fenêtre courte pour un changement de comportement. L'échantillon a été spécifiquement sélectionné sur des antécédents de trous noirs, des personnes déjà à l'extrémité forte du spectre. Les résultats ne se transposent peut-être pas directement aux buveurs plus légers.
Si tu as ouvert AlcoBalance, tu as probablement déjà fait la partie "fixer un objectif". Ce que l'appli t'offre, c'est un endroit où cette intention peut se poser dans l'instant. Tu vois ton rythme s'accélérer. Tu repères ton pic avant qu'il ne culmine. Tu peux lever le pied pendant que tu tiens encore la barre de la soirée.
Source : Psychology of Addictive Behaviors, DOI
